Prendre l’avion peut paraitre si simple, se pointer à Roissy, faire la queue, atendre, suivre sagement le cérémonial de sécurité avec ses vérifications, confirmations, génuflexions en attendant le moment magique du décollage.
C’est presque comme prendre la voiture, pourtant ce qui se passe dans notre imaginaire au moment de décoller n’est pas si clair. Pendant des jours, des mois, des années nous sommes sur un sol, avec un point de vue et d’interactions égo-positionnées, et soudain woosh!, nous voilà arrachés du sol. Le monde terrestre s’éloigne et tout ce qui fut à notre échelle quotidienne devient tout petit. En même temps l’horizon et les distances s’étendent brusquement et démesurément. Ce qui était immense et inaccessible devient minuscule, en quelques minutes, on traverse la France et les Alpes enneigées qu’on voit d’en haut, renversement excitant mais aussi profondément bouleversant. Mais avec l’espace qui explose, le temps perd aussi sa référence, ce pour quoi qu’il fallait des heures de voyage, passe en quelques minutes. Après le lac de la Forêt d’orient très repérable au milieu de la plaine de la marne, voilà qu’on survole le plateau de Langre la Forêt noire et la Bavière. La silhouette du Cervin s’éloigne derrière nous, alors que la mer de nuages du venaissin et de l’adriatique se forme au sud, derrière des dolomites. Après les Alpes autrichiennes qui s’affaissent doucement, le lac Balaton, puis les Carpates c’est la plaine du Danube roumaine couverte d’une épaisse couche de neige. Les routes sont comme des traits noirs, bordés de dentrites formant des architectures de cristaux longitudinaux des villages rues interminables à côté desquelles ondoiement doucement les traits de pinceaux sinueux et sombres des cours d’eau.
Et déjà on entre dans la nuit comme si c’était un nuage sombre, et le mince dégradé du soir disparaît laissant en quelques minutes place au ciel étoilé.
Maintenant on traverse la mer noire qui cette fois porte bien son nom. À gauche l’Ukraine tous feux éteints glacée sous l’hiver et la terreur guerrière de ses voisins Russe. À droite côté sud la riviera Anatolienne illuminée de tous ses feux, de bout en bout scintillante orange fluo avec ses villégiatures industrielles turques, qui bientôt remonte vers le nord jusqu’à s’éloigner derrière nous. À partir de la côte arménienne, les lumières deviennent blanches et plus discrètes. Elles dessinent un réseau nodal de villages et de routes, comme dans les cartes de songlines aborigènes. L’avion traverse la mer Caspienne à quelques encablures au nord de la côte Iranienne, elle aussi bien en lumière alors qu’aucun bruit ne parvient des horreurs et des massacres de son propre peuple par ses chefs et bourreaux islamistes. Puis l’avion s’avance dans le désert turkmène où ne flambent que quelques gros feux des torchères des puis de pétrole dispersés ça et là. Puis nous survolons l’Afghanistan et le Pakistan où seules quelques grosses agglomérations sont illuminées avec au dessus leur petit nuage oblong de pollution et d’évaporation. Puis c’est la plaine indo-gangétique avec son réseau neuronaux de milliers de villages et de villes éclairés, reliés par quelques axones routiers filandreux plus sombres. Le sous continent Indien porte bien son nom. Deux heures plus tard après un petit somme, la côte du golfe du Bengale apparaît enfin. Encore une heure et la plaine Thaï du Lana apparait. Cette fois les routes sont au carré quadrillées et éclairées en orange, blanc ou même rouge et bleu. Pas de bourgs, seulement des maisons partout le long des routes et des autoroutes déjà chargées de points et de lignes rouges et blanches. À l’approche de la capitale Bangkok, le trafic se fait plus dense et l’urbanisation galopante trace ses lignes en rayons et circulaires comme une toile araignée de lumière. Il est 5:30 du matin heure locale. Seulement 11 heures ont passé depuis le décollage hier midi de Paris un temps et une distance abstraits.
J’ai laissé papa avec Antoine et Mia pour m’enfuir, comme il dit en blaguant. Je me sens tellement loin physiquement et pourtant à quelques heures de vol, qui ne veulent plus rien dire en termes de distance matérielle. Impossible de relier tous les points, de me souvenir de tout ce paysage traversé, qui ne sera plus le même dans quelques heures, du chemin qui n’est jamais exactement le même.
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