Prendre ses repères était le leitmotiv de la première semaine, observer et analyser celui des deux suivantes.
Il serait vain de prétendre synthétiser un pays et ses habitants après seulement quelques semaines de tourisme. Tout ce que l’on croit voir ou comprendre est pipé, partial voire hallucinatoire. Il y a déjà trop de Japon pour les nuls. L’idée est donc de raconter ce qu’on croit comprendre, autrement dit peu de choses, les jeter ici brut de décoffrage, avouer son ignorance et assumer ses quiproquos.
J’aurais aimé pénétrer dans la contre culture des plus jeunes, mais en retraité moyen, je n’ai croisé et interagi qu’avec des vieux. Donc ma vision est sans doute bien éloignée des enjeux culturels contemporains et se réfère probablement à la culture d’un temps déjà révolu.

Pont sur la rivière Hori- Kawa à Nagoya
Après une nuit dans un Boeing 787 bruyant de la compagnie japonaise ANA, coincé entre le couloir et une grande jeune femme blonde australienne qui avait tendance à s’étaler de mon côté plutôt que de celui de son compagnon, l’arrivée à Tokyo Narita fût brumeuse et tendue, de passer des largeurs australiennes au compactage japonais.

La surcharge et la technicité des dispositifs et des services se sont montrées d’emblée assez fascinantes. A part l’écriture et la langue,toujours aussi cryptique après 3 semaines, il est vrai que nous avons fait peu d’efforts pour apprendre davantage que les quelques locutions minimales, je n’ai pas été en terra incognita. Au contraire j’ai trop vite perçu des structures, contraintes, tensions ou biais, sur lesquelles je ne m’attarderai pas davantage, préférant inscrire sur ces pages les bonnes surprises, découvertes et étonnements, de découvrir ce que je ne connaissais que par les ouïe dires d’amis, la littérature, le cinéma et les créations industrielles.

Chaque action routinière, comme prendre le train, tirer de l’argent, acheter à manger, commander au restaurant, utiliser les toilettes, louer une voiture, conduire, randonner, chercher un logement…etc. demande ici de reconsidérer des apprentissages de base et souvent changer de paradigme. Par exemple conduire : les panneaux de circulation, les marquages au sol, les règles de conduites diffèrent assez radicalement d’autres pays, mais dans l’ensemble, c’est mieux ici. Tout est plus précis, plus complexe, plus régulé, même si notamment les limites de vitesse, souvent drastiques, sont rarement respectés par la plupart des japonais (80 km/h sur les autoroutes à 4 voies). Paradoxalement, on rencontre aussi de nombreuses incohérences, peut-être apparentes comme de longs tronçons de grande route de campagne limités à 50 km/h avec une grosse ligne jaune interdisant tout le temps les dépassements et aucune limite sur les petites routes de montagne ou des lignes pointillées en agglomérations, probablement pour permettre aux voitures sortant des maisons ou parkings quasiment ininterrompus sur le bord de certaines routes de traverser la chaussée pour sortir de chez-eux. Selon Pascal, Bertrand Russell et Pierre Dac (enfin réunis), toute logique a ses raisons que la raison ne connaît point, et vice et versa dans le désordre. Plus sérieusement, une forme de perfectionnisme accentué touchant l’urbanisme, les objets et la société, semble vouloir résoudre définitivement davantage ici qu’ailleurs les dilemmes humains. La culture japonaise semble accorder une foi résignée, à l’organisation technique, la spécification fonctionnelle et l’optimisation sociale, comme conditions sine qua non de la survie et ciment social. Plus qu’ailleurs l’individuation des artefacts confère à chaque objet sa fonction et sa place assignée. Comme l’espace est compté, il importe de l’optimiser, autrement dit de le réserver à l’essentiel, d’où une esthétique minimaliste à l’opposé des américains, John Cage en tête, orientalistes qui s’inspirent du zen en réaction à la surcharge occidentale. Ici c’est plutôt la forme première du minimalisme qui caractérise le style japonais, comme économie fonctionnelle épurée agrémentée d’un superflu effacé allant de l’élégance au conformisme. La musique de Toru Takemitsu en est pour moi une illustration, constant jeu d’équilibre instable et subtil entre invention et classicisme, naturalisme et constructivisme, dissonance et harmonie.

Depuis le train entre l’aéroport et la ville de Narita le paysage typique japonais s’étale sous nos yeux. Rizières, bosquets de bambous géants, poteau de fils électriques, mini voitures cubiformes et bien-sûr en ce début avril les cerisiers roses en fleurs. Nous avons passé une nuit dans un petit hotel du quartier de Shinmachi, une petite plaine grisâtre de pavillons en contrebas de la voie ferrée, où j’ai dormi 8 heures d’affilée sur les meilleurs matelas et oreiller du monde.
La ville de Narita est assez renommée pour ses temples mastocs et leurs magnifiques jardins, mais les touristes y sont principalement asiatiques et religieux, puisque chaque temple voue une dévotion particulière à tel ou tel personnage du récit bouddhiste. Après la visite sous la pluie, nous avons déjeuné dans un délicieux petit restaurants plein de goûts subtils et d’une extrême propreté 和食 鴨川家.
Le lendemain nous prenions le train pour Nikko sous la pluie. Près quelques minutes à bord, nos téléphones se mettent à sonner en même temps que tous les autres nous annonçant un tremblement de terre imminent. Les autres passagers du train ne bronchent pas. Le train reste quelques minutes en gare et repart comme si de rien n’était. Était-ce un test, une alerte régulière ? Comment savoir ? La correspondance à la gare de Tokyo Kitasenju a été assez folklorique sportive même, étant donnée la complexité du système ferroviaire où chaque train semble appartenir à une marque différente, où les billets des différents trains sont vendus à différents endroits et il faut en plus réserver une place en allant au bout d’un seul quai en suivant un cheminement marqué au sol à travers la gare, où l’affichage des départs est tellement compact qu’il faut décoder chaque signe, où certains trains ne sont pas affichés sur les mêmes panneaux que les autres, où certains quais sont divisées en plusieurs sections d’où partent des trains différents, où enfin l’emplacement portant le numéro des voitures n’est pas le même selon la marque du train. Imaginez donc deux jeunes français retraités et échevelés courant avec valises et sacs à dos dans tous les sens d’un quai à l’autre, d’un escalier à l’autre comme des poules sans tête. Finalement on s’assoit dans le train qui part dans la bonne direction.



Après trois semaines au Japon, il y aurait beaucoup trop de choses à raconter et à exprimer pour cette seule page de blog. Pour les autres pays visités au cours de ce voyage c’était déjà difficile mais pour le Japon, c’est complètement impossible.
Toute mes “découvertes” / impressions ressenties depuis ma fenêtre naïve de touriste sont déjà sur-référencés par des fondements culturels ancestraux et des évidences culturelles. Comme un touriste japonais découvrant la symétrie des jardins à la française ou que la langue française ressemble à l’italien, l’espagnol, le roumain et le portugais. Par exemple la question du paysage. Augustin Berque (mésologue et fin analyste de la culture japonaise), voit le paysage au Japon comme un environnement immersif dynamique vécu en communion de l’intérieur (Fukkei : vent et lumière) et non un tableau éloigné et fixé qu’on admire. Même si l’argument ne convainc pas, les images ne peuvent traduire l’immersion. Il faut y être, venir et en faire l’expérience.

Le paysage est un art, le Sansui (littéralement montagne et eau) et fait donc l’objet d’une fabrication ou d’un arrangement. Inspiré du Taoïsme chinois, dès le XIème siècle, le Shakuteiki, premier manuel de jardinage au monde, l’art de construire les jardins, codifie l’art de disposer les pierres et l’eau pour recréer l’univers en miniature. Ces jardins sont surtout, comme on pourrait s’en douter, ceux des palais et des temples, autrement-dit des lieux de pouvoir emprunts de religiosité et de poésie, malgré leur vocation à contrôler les masse, faire la guerre et rassembler les richesses. Le jardinier dessine le premier plan pour l’accorder au fond, c’est à dire généralement aux collines et aux montagnes. Le temple, les palais et les jardins arrangent la nature pour resembler au monde divin. Les Pagodes à 5 étages ne sont pas habitables par des humains, mais seulement par des dieux. Les montagnes autour des temples, notamment à Kyoto sont donc protégées car elles font partie du monde/paysage du palais ou du temple. Le paysage est tellement bien designé, que tous les points de vues sont sublimes, mais quel que soit la météo, la position la profondeur du regard, tout ce qu’on voit, qu’on entend, ressent en fait partie (Shakkei qui inclue la terre entière et Wabi-Sabi qui inclue toute perfection comme imperfection). Aucun sentier de montagne ne doit être visible depuis les palais ou les temples, autrement dit, on ne trouve presque jamais de point de vue ou de vue dégagés, les chemins de montagne sont dans la forêt et les quelques potentiels vues sont barrées. La cause en est, pour le coup, plus probablement la raison commerciale et le tourisme qui comme ailleurs nourrit les temples.


Les plaines sont donc densément construites, urbanisées au millimètre, ou sinon cultivées, le plus souvent par les rizières, alors que les reliefs sont laissés à l’état sauvage, à la forêt, en partie exploitée mais peu entretenue, aux ours, aux singes, aux serpents et aux morts. Le monde de Yama; la montagne qui est aussi le nom des démons Bouddhistes, celui de la peur et de la mort, Okuyama la montagne profonde et intérieure, soit 80% du territoire du Japon, lieu ressource d’où tout provient, terre, pierre, eau, bois, oxygène et là où l’on se ressource dans les très nombreux temples qui la bordent ou l’habitent.




Tradition et modernité. Comme ailleurs la tradition se perd dans la raison imaginaire, les arbitraires religieux, la poésie et l’art, alors que la modernité pragmatique et réglée comme une partition mécanique régule l’activité profane du plus grand nombre. Les hotels ultra modernes en ville désignés pour qu’aucun cm2 ne soit perdu, où 50 chambres sont gérés par deux personnes et une armée de personnel de ménage, où l’on dine des soupes en sachet déshydratés, sont à l’extrême opposé des ryokans ou auberges traditionnelles, où l’on déguste en kimono des dizaines de états plats au diner comme au petit déjeuner, servis à table, pendant qu’une personne vient dans la chambre installer les futons sur les tatamis à la place de la table basse en bois laqué. Certes le public n’est pas le même, dans le premier cas des jeunes professionnels en déplacement, dans le deuxième des couples japonais plus très jeunes et en voiture.


Panneaux coulissants multiples : portes, fenêtres jusqu’à 5 épaisseurs : volet, moustiquaire, vitre, shōji (cadre à carreaux de papier pour filtrer la lumière du jour) et souvent un rideau intérieur sur tringle. Les portes intérieures et murs coulissants (fusuma) qui permettent de transformer en quelques secondes une grande pièce en plusieurs petites ou créer des configuration adaptables de l’espace pour chaque usage.
Les mini voitures Kei cars et leurs demis garages qui peuvent se garer devant des mini maisons de ville notamment à Kyoto.


Comme les personnes, les maisons japonaises ne se touchent pas. Un espace entre chacune quelquefois seulement de quelques centimètres protège historiquement de la propagation des incendies, aide à la ventilation et apporte un peu de lumière naturelle, répond aux normes antisismiques et permet de passage des réseaux, mais surtout manifeste le respect envers l’espace d’autrui. Chaque activité à son uniforme.

Le respect est aussi ici celui de l’ordre et de la règle. On ne traverse pas en dehors des clous et seulement quand le petit bonhomme passe au vert. On se met en file indienne à l’arrêt de bus ou devant les portes du train ou du métro. L’effet sur l’efficience des transport est phénoménal. L’arrêt aux stations dure moins d’une minute. Les transports en commun sont très nombreux, fréquents, rapides et super efficients. Le Shinkansen fonctionne comme un métro à 300kmh. On se met en file indienne sur la marque de la bonne voiture du quai pour l’attendre, il arrive, les portes palière s’ouvrent, les passagers descendent, on monte, on s’installe, le train repart, ça n’a pas duré plus qu’une minute, il atteint sa vitesse de croisière en sortant de la gare et la conserve jusqu’au prochain arrêt.
Ce qui nous amène à l’hygiène qui est ici un sujet sensible et fondamental. Ne parlons pas des toilettes trop déjà-vus, mais d’une propreté qui dépasse des corps, des intérieurs, de la ville et de la campagne. C’est un peu comme la Suisse de l’Asie ; la Suisse et le Japon ont beaucoup de choses en commun, les montagnes, l’argent… Prenons l’exemple des masques. Pourquoi donc tant de japonais et surtout de japonaises plus encore qu’en Thaïlande portent-iels des masques, dans les transports en commun, seuls dans leur voiture, en vélo, lorsqu’ils marchent en plein air y compris à la montagne ? Les arguments courants sont que le Covid est encore là, que les masques sont une tradition quand on se sent malade, à cause du rhume des foins, mais ni Ruth ni moi n’arrivons à y croire. Pourquoi les femmes et surtout les personnes ayant des positions sociales et professionnelles subalternes ? Serveuses, gardiens, employés de services. Pourquoi dans les couples l’homme n’en porte pas alors que la femme en porte ? On ne peut s’empêcher de penser au voile islamique, à l’idée de se protéger des regards ou de s’effacer symboliquement.
Mais la propreté et l’ordre, ce sont aussi les chantiers, absolument nickels, rien ne dépasse, ni bruit ni poussière, les compagnons semblent y travailler dans le calme et la concentration selon un planning réglé à l’avance, une action se termine, tout est rangé, nettoyé, une nouvelle commence et ainsi de suite.

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