Cabaret Camus
Conduite du spectacle « Cabaret Camus » (Ni ange ni bête mais homme) — Actuel Free Théâtre, Grange Dîmière Théâtre de Fresne, 2007. Avec Claude Bernhardt, Liliane Witrant et Jean Mourat.
« Ni ange ni bête mais homme »
selon Blaise Pascal
La répétition
Introduction à la répétition
Un plateau de studio, entre radio et théâtre, garni de quelques accessoires : chaises, pupitres, pieds de micros et micros… sur le côté une petite régie sonore.
LE MUSICIEN : (entrant en scène suivi du Metteur en scène qui fait signe à la comédienne de s’avancer) Si j’avais su que c’était du Camus j’aurais abandonné depuis longtemps, pourquoi ne m’as-tu pas prévenu, pas même un message sur mon répondeur.
LE METTEUR EN SCÈNE : Mais le musicien, tu savais bien, ça fait deux mois qu’on a changé le programme, et ne me dis pas que tu ne l’as pas reçu, je t’en ai envoyé 50 exemplaires.
LE MUSICIEN : Je n’ai pas eu le temps d’ouvrir le paquet, moi j’étais parti pour une farce, j’ai fait la musique et tout et puis voilà que c’est du Camus. Tu me refais un coup comme ça, « ma mère », je te laisse sur le carreau.
LE METTEUR EN SCÈNE : Et ta sœur ! Voilà le texte. (il donne son texte à la comédienne qui reste à distance comme si elle passait une audition, il regarde sa montre) Encore en retard ! (au musicien) Tu vas lui donner la réplique ! (il donne un texte au musicien)
(un temps, LE MUSICIEN repasse ses bandes, les autres mettent de l’ordre dans leurs textes)
Répétition
LE METTEUR EN SCÈNE : À l’attention de ceux qui n’auraient pas lu la pièce, (regard au musicien) je résume :
Jan, séparé de sa mère étant bébé, retourne au bercail après plus de vingt années d’absence, entre temps il est devenu riche et a épousé Maria (il désigne Maria qui fait une courbette) avec laquelle il vit au bord de la mer. Pendant ce temps, la mère de Jan et sa sœur Martha, qui tiennent un petit hôtel, au fin fond d’une froide campagne où ne vient jamais personne, rêvent de la belle vie… etc. Pour réaliser leur rêve de bonheur elles tuent puis détroussent les voyageurs de passage.
Jan qui s’est introduit sous un faux nom chez sa mère et sa sœur, dans le but de surprendre leur intimité et de leur donner une partie de sa fortune, subit le sort des autres voyageurs : il est assassiné, détroussé et son corps est jeté dans la rivière. En apprenant qu’elle vient de tuer son propre fils, la mère se suicide à son tour.
Pendant ce temps, Maria, la femme de Jan qui l’attendait dans un hôtel voisin s’inquiète. Finalement, elle part à sa recherche et tombe face à face avec Martha (il désigne la deuxième comédienne qui fait un signe absurde).
Prêts ?
Noir,
Musique ( début MM ),
Action. (changement de lumière)
(lecture de la fin de l’acte III scène II puis de la première partie de la scène III : depuis le début jusqu’à « Oui. » au bas de la page 96)
(aux pupitres, avec micros, comme pour une pièce radiophonique, les bruitages sont produits par LE MUSICIEN en direct)
Musique : ———–
(au moment de l’entrée de Maria : intervention du METTEUR EN SCÈNE)
LE METTEUR EN SCÈNE : Là j’ai normalement une porte qui s’ouvre monsieur le musicien.
LE MUSICIEN : Minute, (il recale sa bande puis envoie un son de porte qui se ferme violemment)
LE METTEUR EN SCÈNE : C’est l’autre.
LE MUSICIEN : Voilà voilà, ça vient. (il envoie l’autre)
LE METTEUR EN SCÈNE : C’est trop !
Suite de la scène du Malentendu — Interruption dans la scène
LE MUSICIEN : (Très en colère s’adressant au Metteur en scène) Minute ! C’est toi qui a choisi le texte ? (à l’attention de l’actrice montrant son intention d’intervenir) Non je veux qu’il réponde. C’est sinistre. Il y a suffisamment de problèmes quotidiens pour ne pas en inventer au spectacle. Ne comptez pas sur moi pour macérer dans l’abjection pendant 3 mois de répète, car c’est bien cela que vous me proposez n’est-ce pas ?
LE METTEUR EN SCÈNE : Je réponds dans l’ordre, si ça ne te fais rien : Premièrement nous sommes au théâtre et l’art du théâtre est l’exagération, la catharsis. C’est du Théâtre, la pièce s’intitule « Le Malentendu », un malentendu monstrueux, soit, mais c’est du théâtre, de la tragédie, c’est ton travail, tu l’as choisi, va jusqu’au bout ou change de métier. Deuxièmement si cette œuvre est « sinistre » comme tu le dis, c’est parce que Camus l’a écrite dans une période noire, sous l’occupation, au moment où bloqué en France par la guerre il côtoyait quotidiennement la plus profonde misère, l’ignominie, les souffrances et la mort de nombre de ses camarades de la résistance aux environs de Saint Étienne et de Lyon, (qui selon les témoignages était loin d’être gaie en cette époque), et que, mon cher blanc bec, toi tu n’as forcément jamais connu ça, ta maman n’étant elle-même pas encore même imaginée. Troisièmement tu n’es pas obligé de continuer. Nous nous passerons d’autant mieux de musique qu’un tel texte se suffit à lui-même.
LE MUSICIEN : On se calme… Soit, je continuerai pour voir, pour vous pourchasser de mes questions anxieuses, floues, insolubles, pour manifester ma désapprobation envers cette horreur. Je suis assez curieux de ce « texte qui se suffit à lui-même », comme tu dis. Dans ce cas, pourquoi, comme avoir écrit du théâtre et pas un roman ?
LE METTEUR EN SCÈNE : (excédé et de mauvaise foi) Parce que le drame est d’essence théâtrale.
LE MUSICIEN : (criant, énervé) Archifaux, le drame est d’essence mythologique, donc textuelle.
L’ACTRICE : Ça suffit, vous n’allez pas continuer jusqu’à demain matin. On reprend.
Fin de la scène
(reprise à partir de Maria : « Aviez-vous appris déjà qu’il était votre frère ? » jusqu’à la fin de la scène)
Arrivée de l’acteur
Acte III scène IV : (l’acteur qui arrive essoufflé mais juste à temps pour jouer son rôle dans la dernière scène, dit le texte du vieux en réponse à l’imploration de Maria.)
— Noir
— Son sinistre : (porte qui se ferme à jamais)
— Musique : Percordes dans le Noir
— puis silence et noir trop long
LE MUSICIEN : (après un temps s’adressant au régisseur) Bon, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?
(Un temps)
L’ACTRICE : Eh bien rallume !
(La lumière revient)
Intervention du musicien
LE MUSICIEN : Brrr, ça me fait froid dans le dos ! …Il faut être drôlement mal pour pondre un tel cauchemar… comment peut-on être aussi négatif, afficher des hommes et du monde une image aussi répulsive, destructrice, aussi dégoûtante, sordide. (le Metteur en scène donne des signes d’énervement) Cette imprécation s’adresse assurément à de grands malades, pour aimer voir réalisés en chair et en os sous leurs yeux leurs cauchemars, des qui se délectent d’horreur, tremblent d’un épouvantable plaisir, jouissent à la vue de la souffrance d’autrui. (L’acteur souriant d’un air de démission entendu va s’asseoir à la cour)
Ce n’est pas un hasard si vous êtes tous dépressifs, mes amis, l’auteur compris, dépressifs honteux qui dans le mystère de votre conscience béate communiez avec la terreur, incognito, pissez tous dans vos culottes et y prenez un plaisir libérateur, la voilà ta Catharsis. La vraie raison est que vous ne supportez pas votre bonheur de bobo, vous en avez honte. (un temps, le Metteur en Scène essaie de prendre la parole, aussitôt coupé par le Musicien). Vous attendez donc que le malheur vous arrive, comme un juste retour des choses. Qu’il vienne et c’est votre destinée qui vous ramène au bercail, au versant ténébreux. La nuit et la mort sont vos véritables demeures et la lumière un espoir volé, irréel, au plus vite oublié. (Le metteur en scène essaie de le faire taire)
Mais espèces de dinosaures, l’homme est juste le contraire. Il en a marre de ces névropathes qui ont ravagé la littérature et la société en général de leurs angoisses. Moi et les jeunes de ma génération, nous n’adhérons plus à vos craintes absurdes… Question de bon sens !
(L’acteur éclate de rire)
Réponse de l’actrice
L’ACTRICE : Si ça ne te fait rien, parle pour toi ! C’est toi qui es dépressif. Non seulement tes états d’âme nous ennuient. Autrement dit : crève ! Mais je ne te permets pas de parler au nom de MA génération. Franchement, je croyais qu’après les événements de Mai on cesserait de diaboliser le théâtre, mais pas du tout, au contraire, je crois entendre un curé sous l’inquisition.
LE MUSICIEN : Non seulement tu n’as rien saisi du sens ni de l’actualité de ma remarque, mais c’est toi qui me « diabolises » en me rangeant, à tort, aux côtés des inquisiteurs, au rayon des mythes méprisables, si ça ne te fait rien !
Réponse du metteur en scène et lectures
LE METTEUR EN SCÈNE : Mes amis, mes chers amis ! Il y a du vrai dans ce que tu dis le Musicien, bien que tu fasses preuve d’un certain manque de recul, la preuve, tes arguments ne sont que les petites ombres vacillantes, les échos minables de ce que vivent les personnages de la pièce, parce qu’en réalité tu n’as rien à dire que l’auteur n’ait déjà dit, en mieux, autrement dit, tu n’es qu’un perroquet maladroit (rire). Tu n’as pas assez réfléchi, tourné, retourné, contourné, détourné (rire). Le vrai problème c’est que tu n’as pas lu Camus. Avant de monter une œuvre comme « Le Malentendu », il serait bon que tu aies lu « L’Homme révolté », « Ni victimes ni bourreaux », « La Peste », « Caligula », « L’Étranger » et les articles écrits dans « Combat » sous l’occupation… Mettons-nous au travail les amis. (prenant l’air inspiré) Il faut restituer cette œuvre dans son contexte, s’en approprier les personnages, leur vécu, chercher ailleurs des façons particulières de s’exprimer ; trouver le ton, l’emphase et l’intensité qui les anime. Je vous avais promis de vous donner des textes à lire, les voilà.
Lectures
(Préface des Lettres à un ami allemand)
LE METTEUR EN SCÈNE : Ces pages ont été écrites et publiées dans la clandestinité. Elles avaient un but qui était d’éclairer un peu ce combat aveugle où nous étions, et par-là, de rendre plus efficace ce combat. Ce sont des écrits de circonstance et qui peuvent donc avoir un air d’injustice. Si l’on devait en effet écrire sur l’Allemagne vaincue, il faudrait tenir un langage un peu différent. Mais je voudrais seulement prévenir un malentendu. Lorsque l’auteur de ces lignes dit « vous », il ne veut pas dire « vous autres Allemands » mais « vous autres nazis ». Quand il dit « nous » cela ne signifie pas toujours « nous autres Français » mais nous autres Européens libres.
(Il donne le livre à l’acteur, changement de lumière, musique, lecture de la première lettre)
1ère Lettre à un ami allemand
de p. 20 § 2 à p. 27 « et tiré la leçon »
Amérique départ — p. 17-19
p. 17-18 « Amérique »
p. 18-19 « Au wagon-restaurant »
Traversée — p. 19-28
p. 19-20 « La cabine »
p. 20-21 « Au dîner »
p. 21-23 « Le coucher »
p. 24 « Mercredi »
p. 23 « Départ »
p. 24 « Mercredi »
p. 25 « Le soir »
p. 26 « Trois ou quatre »
p. 27 « À douze heures »
3ème Lettre à un ami allemand
New York — p. 30-38
p. 29-30 « Je ne débarque qu’à 11h »
p. 30-31 « Mardi »
p. 31-33 « Odeur de New York »
p. 36-37 « Lundi »
p. 38 « J. qui parle bien »
Nuit de Bowery — p. 38-43
p. 38-39 « Bowery Follies »
p. 39-40 « Dimanche »
p. 40-41 « Douceur des soirs »
4ème Lettre à un ami allemand
de p. 70 § 3 à p. 75 « sur des images heureuses »
avant la lecture :
LE MUSICIEN : L’auteur cite en exergue de la quatrième lettre cette phrase d’Obermann : « L’homme est périssable. Il se peut ; mais périssons en résistant, et si le néant nous est réservé, ne faisons pas que ce soit une justice ».
µ : Percordes
** En Mer
« Longueur de ce voyage de retour »
« Merveilleuse nuit sur l’Atlantique »
** PLUIES DE NEW YORK (diffusion musicale)